Le Liban à vau-l’eau, par un de ses fils


Dans sa livraison d’aujourd’hui, Tom Andriamanoro ouvre sa chronique hebdomadaire sur le Liban : «En octobre 2019, ils étaient des dizaines de milliers de Libanais à être descendus dans la rue pour réclamer l’élimination d’une classe politique corrompue et pourrie jusqu’à la moelle. On appela cette grande mobilisation la “ Révolution du 17 octobre “ et les Libanais en étaient fiers », débute-t-il. « Mais en ce mois d’octobre 2021, soit deux ans seulement après, ils n’étaient plus que quelques centaines, d’autres sources parlent même de quelques dizaines, à défiler pour la commémorer », ajoute-t-il.

DÉSILLUSION, fatalisme, comme quoi le Liban ne changera jamais, peur ? Peut être un peu de tout cela, car il est vrai qu’entretemps beaucoup de choses se sont passées : la double explosion dans le port de Beyrouth qui n’était pas « qu’un » accident, mais aussi et surtout la résultante d’une corruption généralisée, le retour des affrontements entre factions politico-confessionnelles, les tireurs isolés en mal de proies comme dans les pires heures de la guerre civile en 1975 avec, en coulisse, la main des voisins syriens à l’est et israéliens au sud… En juillet 2020 déjà, l’ancien rédacteur en chef de « L’Orient le Jour » criait sa colère de voir son pays sombrer chaque jour un peu plus. Extraits.

Le pays, l’État, la nation, et le peuple libanais ont fini d’agoniser. Tout cela n’existe plus. Les frontières meurtries ne sont plus qu’une sinistre passoire. La kleptocratie, exercée conjointement ou à tour de rôle par d’anciens criminels aujourd’hui en cravate, par des pseudo-technocrates pourris par le fantasme du pouvoir, par des miliciens mercenaires au service de l’Iran, par des sbires affamés de l’Arabie Saoudite, et par des lèche-bottes pathétiques de l’Occident, règne en seul praxis politique.

La volonté de vivre en commun des Libanais, toutes appartenances communautaires, sociales et culturelles confondues, cette acceptation de l’autre et cette coexistence prostituées jusqu’à l’os, sont mortes et enterrées. Pire encore, ce Liban là est en faillite économique, financière et monétaire. Fondamentalement, férocement, forcément en faillite. Aux premières loges de cet insoutenable naufrage tellement attendu, tellement évident, il y a nous les Libanais. Dans notre terrifiante majorité, nous regardons, pitoyables et pathétiques, tout ce que nous avons construit et rêvé, brûler à très grandes flammes. Nous regardons, pitoyables et pathétiques, nos droits les plus élémentaires être bafoués heure après heure, et c’est à peine si nous ne nous en excusons pas. Nous regardons, pitoyables et pathéti­ques, des frères, des oncles, des grands-pères se suicider parce qu’ils ne peuvent plus se nourrir ni nourrir leurs enfants. Nous n’avons rien appris de toutes ces décennies. Nous regardons, pitoyables et pathétiques, des hommes et des femmes que nous avons amenés ou ramenés encore et encore au pouvoir, se partager, corrompus comme jamais, les fromages et les gâteaux sans aucun état d’âme, ériger l’arbitraire et l’oppression au rang d’art de vivre et de gouverner. Bien sûr, à la prochaine échéance, nous les réélirons la main sur le cœur.

Nous, les Libanais, nous nous regardons crever. Pitoyables. Pathétiques. Sans broncher. Avec une obsession, partir. N’importe où, n’importe comment, mais partir. S’enfuir, quitter ce radeau comme des rats, et regarder de loin ce pays qui, cette fois, ne se relèvera pas, qui se contentera de survivre jusqu’à ce qu’il implose de trop de corruption, de trop de mentalités sclérosées, de trop de milices, de trop de dégénérescence. Deuxième option: entrer en guerre. Une guerre dans ce qu’elle a de plus terrible et de plus noble. Le Liban et nous, les Libanais, avons besoin pour ressusciter, pour (re)vivre, d’une guerre. D’une intifada, d’un 17 octobre contre nous-mêmes. La guerre contre tout ce qui a assassiné le pays, l’État, la nation, le peuple libanais. La guerre contre nos identités communautaires métastasées, la guerre contre le clientélisme et toutes les corruptions, la guerre contre tout État dans l’État, la guerre jusqu’à l’émergence d’un Ground Zero, de ces ruines sans lesquelles rien de durable ne peut être construit.

Nous les Libanais, avons toujours eu le choix entre les larmes et les armes. Sans doute est-il temps d’arrêter de pleur(nich)er.



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