Au Rwanda, l’opposant Paul Rusesabagina condamné à 25 ans de prison pour terrorisme


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Paul Rusesabagina lors d’une audience à son procès, à Kigali, le 17 février 2021.

Sans grande surprise, Paul Rusesabagina a été condamné à une peine de 25 ans de prison, lundi 20 septembre, par le tribunal de Kigali. Jugé depuis février, l’ancien directeur de l’hôtel des Mille Collines, devenu un farouche opposant au président Paul Kagame, a été reconnu coupable d’avoir soutenu un groupe terroriste qui a « attaqué des gens dans leurs maisons, dans leurs voitures », a estimé la juge Béatrice Mukamurenzi lors d’un jugement qui a duré environ six heures. S’il a reconnu sa participation à la création des Forces de libération nationales (FLN), branche armée du Mouvement rwandais pour le changement démocratique (MRCD), responsables d’attaques qui ont fait neuf morts en 2018 et 2019 dans le sud-ouest du Rwanda, Paul Rusesabagina rejetait toute implication dans ces crimes.

Depuis mars, l’opposant de 67 ans, qui comparaissait avec 17 autres accusés, boycottait, avec ses avocats, les audiences du tribunal, dénonçant un procès « politique » rendu possible par son « enlèvement » par les autorités rwandaises.

Dans l’acte d’accusation rédigé par le procureur général du tribunal de Kigali, un document de 301 pages que Le Monde Afrique a consulté, Paul Rusesabagina est accusé de neuf chefs d’accusation en lien avec des actes de terrorisme. Dans l’enquête, menée par le Rwanda en collaboration avec les autorités judiciaires belges, Paul Rusesabagina apparaît comme le fondateur et « l’un des principaux financiers du FLN », qu’il reconnaît avoir « soutenu à hauteur de 20 000 euros ».

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L’accusation s’est appuyée sur les déclarations d’autres membres du FLN qui ont été arrêtés, des conversations ou des échanges de textos avec eux, mais aussi sur une perquisition effectuée au domicile belge de Paul Rusesabagina, le 21 octobre 2019, au cours de laquelle deux téléphones, un ordinateur et plusieurs documents ont été saisis.

Fin 2018, dans une vidéo diffusée sur Internet, Paul Rusesabagina déclarait aussi : « Depuis juillet, le FLN a lancé une lutte militaire pour libérer le peuple rwandais. Il est impératif qu’en 2019 nous accélérions la lutte de libération, le peuple rwandais ne peut plus supporter la cruauté et toutes sortes de mauvais traitements que nous inflige le régime. Le temps est venu que nous utilisions tous les moyens possibles pour amener le changement. Comme tous les moyens politiques ont été essayés et ont échoué, il est temps d’essayer notre dernier recours. »

Héros hollywoodien

Le procès a parfois vu se succéder des témoignages contradictoires. Un porte-parole du FLN a ainsi déclaré que Paul Rusesabagina n’avait « pas donné d’ordres aux combattants du FLN ». Un autre co-accusé a, lui, affirmé qu’ils provenaient de lui.

« Paul Rusesabagina est accusé d’être le meneur d’un groupe qui voulait combattre le gouvernement rwandais, a déclaré Paul Kagame dans un entretien au Monde, en mai. Il a commencé avec les Forces démocratiques de libération du Rwanda [un groupe composé d’anciens Hutu ayant participé au génocide et installé dans l’est de la République démocratique du Congo] puis au sein du FLN… Les journalistes et les ONG le soutiennent en répétant que s’il est en prison, c’est parce qu’il a critiqué Kagame. Mais il y a des preuves évidentes contre lui. »

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Paul Rusesabagina a été rendu célèbre par le film Hôtel Rwanda, sorti en 2004, qui montre comment le directeur de l’hôtel des Mille Collines a sauvé plus de 1 200 Tutsi dans son établissement pendant le génocide qui a fait entre 800 000 et 1 million de morts entre avril et juillet 1994. Mais la réalité qui a inspiré ce film hollywoodien semble plus ambiguë. A l’écran, le Hutu apparaît comme un « Juste », un héros qui prend de nombreux risques pour sauver des vies, notamment en soudoyant des miliciens Interahamwe – auteurs de nombreux massacres – afin qu’ils épargnent les réfugiés présents dans son hôtel. Mais cette version a, depuis, été contestée.

« Paul Rusesabagina, un héros ? », s’emportait, dans une enquête réalisée par Le Monde en 2015, Bernard Makuza, ancien premier ministre réfugié au sein de l’hôtel pendant le génocide : « Les militaires et les miliciens venaient boire des coups avec lui, il exigeait qu’on paye les chambres. C’est héroïque d’exiger du liquide, des chèques ou des reconnaissances de dette de la part de réfugiés dont les familles, dehors, se font massacrer ? »

Un vaste réseau de soutiens

Après le Rwanda, qu’il a quitté en 1996 car il considérait que le pays offrait de moins en moins de place à l’opposition, Paul Rusesabagina a vécu entre les Etats-Unis et la Belgique, pays dont il a acquis la nationalité. Longtemps chauffeur de taxi, il a donné des conférences dans le monde entier sur le génocide, la région des Grands Lacs et le Rwanda, dont il critiquait le régime autoritaire de Paul Kagame, président depuis 2000. Proche des mouvements d’opposition en exil, Paul Rusesabagina a fondé en 2017 le MRCD.

« L’accord que nous avons signé pour former le MRCD comme une plateforme politique incluait la formation de ce bras armé [le FLN], a t-il reconnu au début de son procès. Mais mon rôle était de travailler pour cette plateforme politique et j’étais en charge de la diplomatie. » Le FLN a déjà revendiqué plusieurs attaques dans la région de Nyungwe, frontalière du Burundi et de la République démocratique du Congo (RDC). Il a notamment fomenté un attentat contre des bus de passagers, faisant deux morts et huit blessés, selon le gouvernement de Kigali.

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L’enquête judiciaire a montré que le mouvement bénéficiait d’un vaste réseau de soutiens financiers en Afrique (Comores, Madagascar, RDC…), mais aussi en Europe. Selon le quotidien Libération, la Belgique chercherait à identifier ces soutiens et mènerait aujourd’hui sa propre enquête pour financement de terrorisme. En France, des contacts entre Paul Rusesabagina et plusieurs membres d’associations de la diaspora rwandaise auraient également été établis.

« Ruse » ou « kidnapping » ?

L’arrestation de Paul Rusesabagina, en août 2020, s’était déroulée dans des conditions controversées. Le gouvernement rwandais a reconnu avoir « facilité » le voyage vers Kigali de Paul Rusesabagina « en payant une personne qui travaille de longue date avec lui » afin qu’il embarque à Dubaï à bord d’un jet privé qui était censé l’amener au Burundi. Mais l’avion a finalement atterri à Kigali, où, quelques minutes après l’atterrissage, l’opposant a été arrêté par les autorités.

« Ce n’est pas un kidnapping mais une ruse policière, à laquelle a participé l’un de ses amis, qui a permis l’interpellation de M. Rusesabagina, défend une source proche des autorités rwandaises. Ce sont aussi des ruses qui ont permis d’arrêter le terroriste Carlos, le leader kurde Abdullah Ocalan et des dizaines de narcotrafiquants. » Dans une motion adoptée en février, le Parlement européen a évoqué « un kidnapping » et réclamé une enquête internationale sur cette arrestation.

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Le Rwanda est actuellement dans le collimateur de plusieurs ONG de défense des droits humains. « Le Front patriotique rwandais [FPR] au pouvoir continue de cibler ceux qui sont perçus comme une menace pour le gouvernement, indique Human Rights Watch dans son dernier rapport. Plusieurs critiques de premier plan ont été arrêtés ou menacés et les autorités omettent régulièrement de mener des enquêtes crédibles sur les cas de disparitions forcées et de morts suspectes d’opposants au gouvernement. »

« Le verdict [du procès de mon père] a été décidé par Paul Kagame. Je ne suis pas surprise du tout, on s’attendait exactement à ça », a déploré Carine Kanimba, fille de Paul Rusesabagina, dont le téléphone aurait été infecté par le logiciel Pegasus au terme d’une enquête menée par différents médias internationaux dont Le Monde, en collaboration avec Forbidden Stories et Amnesty International.



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