Focus sur une société stratégique


La Société d’études et de construction et de réparation navales (Secren) d’Antsiranana traverse une nouvelle fois une zone de turbulences. Ce qui a amené le gouvernement à ouvrir le dialogue avec le personnel de la société et à rechercher les solutions à court et moyen termes pour stabiliser sa situation. Mais force est aussi de constater que le chantier naval dispose d’atouts certains pour rayonner dans la région et même au-delà.

Plus de 45 ans de hauts et de bas

La construction du Bassin de Radoub voit le jour en 1905 lorsque la marine militaire française décide de faire de cette partie de l’Île un point d’appui de ses escadres. Cette construction va durer jusqu’en 1911. En 1945, la D.C.A.N. (Direction des Construction et Armes Navales) s’installe sur le site. 30 ans après, Madagascar choisit d’appliquer la politique de nationalisation dans le cadre de renouvellement des accords de coopération. La Société d’études et de construction et de réparation navales (Secren) d’Antsiranana est alors créée. Etant l’unique industrie lourde du pays contrôlée par les Malagasy, l’Arsenal bénéficie de la part des dirigeants une considé­ration stratégique. Raison pour laquelle elle sera mise sous la tutelle de l’Omnis. En 1978, la Secren prend le statut d’entreprise socialiste et son nom se transforme en « Société d’Études de Construction et de Réparation Navales ».

La société a connu une période où sa croissance se situait entre 12% et 15%, et les meilleurs résultats ont été atteints vers les années 89-90. Il y a eu ensuite les événements politiques de 1991 qui ont affecté inexorablement l’environnement de travail au chantier et a entamé les acquis. Cet état des choses va durer plusieurs années.Dans les années 90, la Secren a alors figuré parmi les 46 sociétés d’Etat à privatiser. Mais le projet ne sera pas mené à terme. Les responsables n’ont pas pu résoudre les problèmes liés au patrimoine foncier de la société et la vétusté des infrastructures lourdes ont aussi inquiété les repreneurs potentiels.

L’autre paramètre qui a bloqué le processus de privatisation a été le fait que la Secren étant un chantier naval complètement intégré, utilisait les mêmes moyens de production pour ses trois activités principales, à savoir la réparation navale, la construction navale et les services annexes. Difficile ainsi de séparer les diverses acti­vités. Par la suite, la Secren, devenue une Société Anonyme en 1994, va connaitre des hauts et des bas.

Mais les difficultés seront plus nombreuses que les succès. Sans oublier les quelques opportunités ratées comme l’intérêt porté par la compagnie canadienne Gulf Stream, qui prospectait du pétrole dans la région de Belo sur Tsiribihina (bassin de Morondava), pour la Secren. Gulf a pensé réparer ses bateaux dans le chantier naval avant de renoncer finalement. Plus tard, Albacora, une firme thonière faisant escale depuis plusieurs années à Madagascar, va signifier son insa­tisfaction par rapport aux services fournis par la Secren qui souffrait déjà de la dégradation de ses équipements et d’une mauvaise gouvernance.

En 2010, une forte délégation conduite par l’Etat central a effectué le déplacement pour marquer le 35ème anniversaire de la Secren. Huit ans après avoir frôlé la faillite, la société était de nouveau en difficulté et sollicitait l’aide de l’État pour se redresser. La société avait alors besoin d’une vingtaine de millions d’euros pour financer la réhabili­tation et la modernisation de ses infrastructures, une démarche nécessaire pour faire face à la concurrence.

En 2015, la société a obtenu la Certification ISO 9001:2008 du Groupe AFNOR-France. Trois ans plus tard, la Direction Générale adopte un engagement pour poursuivre une démarche volontariste de management de qualité. Plusieurs efforts sont été fournis ces dernières années pour arrimer la Secren aux enjeux actuels et à venir du secteur du chantier naval en particulier et de l’industrie maritime en général. Mais la société fait encore face à nombre de difficultés, notamment au niveau de sa tréso­rerie. Ce qui a provoqué derniè­rement un mouvement de grève du fait de plusieurs mois de salaires non payés. D’autant plus que la crise sanitaire a aggravé la situation de la société.

Une vue des installations de la Secren.

Des urgences à solutionner

Une délégation de la Secren composée de onze membres du conseil d’administration de la société et conduite par le directeur général, Abel Ntsay, est venue dans la capitale cette semaine afin d’expliquer aux autorités les urgences actuelles qui la secouent. Des négociations ont été ouvertes pour parvenir à une solution rapide et durable. A noter que le personnel de la Secren a déjà repris le travail après avoir obtenu des assurances du Ministre de l’Industrialisation, du commerce et de la consommation Edgard Razafindravahy, et de Paubert Mahatante, Ministre de la Pêche et de l’Economie bleue.

La recherche de réponses pertinentes aux problèmes actuels de la Secren a été au menu de la réunion tenue à l’hôtel Carlton d’Antananarivo, le 6 septembre dernier, et aussi l’objet de la mission menée actuellement à Antsiranana par le Ministre Edgard Raza findravahy et son homologue de la Pêche et de l’Economie bleue. Un plan à court terme pour résoudre le problème des employés a été élaboré, mais un plan à long terme pour éviter ce genre de situation est aussi en cours de préparation.

« La Secren a sa place et son importance dans le faritany d’Antsiranana voire au plan national, il est donc tout à fait normal si l’État lui vient en aide pour qu’elle puisse de nouveau fonctionner », a souligné le Ministre de l’Industrialisation, du commerce et de la consommation. Ce dernier qui n’a pas caché sa détermination à faire de nouveau de la Secren un fleuron de l’industrie malagasy.

Malgré les handicaps à surmonter, notamment au niveau de ses équipements, l a Secren peut miser sur son atout géographique (plus de 7000 bateaux passent tous les jours dans les eaux qui entourent la Grande Ile) et sur sa réputation au niveau régional voire continental. La société est en mesure de réparer chaque année plusieurs dizaines de bateaux de différents types. Elle peut également parier sur un marketing plus agressif et une meilleure diversification de ses activités pour muscler ses finances et appréhender l’avenir avec davantage de bonnes certitudes.

Une société qui doit se tourner vers l’avenir

Selon les analystes, la Secren dispose d’un certain nombre d’avantages pour sortir de ses difficultés actuelles et se construire un futur plus radieux. Il est en effet inconcevable que Madagascar se tourne vers d’autres pays pour se fournir en bateaux pour sécuriser ses côtes alors que le pays dispose d’un chantier naval de l’envergure de la Secren. Les nouvelles opportunités comme l’amélioration des conditions de navigabilité du Canal des Pangalanes devraient aussi permettre à la société d’épaissir son portefeuille de commandes. Le créneau du cabotage, pour ne prendre comme exemple que la desserte des riches localités de la partie est du pays comme Maroantsetra, constitue également un potentiel relais de croissance pour elle.

Selon l’APMF (Agence portuaire, Maritime et Fluviale),la Secren peut améliorer son chiffre d’affaires, en constante régression ces dernières années, par le biais de la construction des petites et moyennes embarcations pour le transport des touristes et l’acheminement des marchandises de Toamasina à Farafangana, l’exploitation de la société IMI (Institut Malgache d’Innovation) à Mananjary et le projet de dragage et d’enlèvement des épaves dans la baie de Diégo. Sans oublier le projet de construction d’une marina à Antsiranana et les marchés que l’extension en cours du port de Toamasina devrait générer à terme.

La société peut également renforcer sa position sur son produit d’appel qu’est la galvanisation à chaud (bain de zinc des tuyaux et des toitures). La société a la capacité de recevoir en moyenne chaque année une vingtaine de bateaux. La réparation d’un bateau – généralement de la coque – peut durer une semaine à trois mois, et coûter plus de 1,6 milliard d’ariary. Son bassin de radoub de 200 m de long est le plus grand de l’Océan Indien. Les bateaux de l’Union européenne ont encore conservé le réflexe de se tourner vers la Secren pour résoudre leurs problèmes techniques.

L’autre source de revenus est l’amélioration des compétences des ressources humaines. Le Centre de Formation Technique et Professionnelle (CFTPS) de la Secren propose déjà des programmes théoriques et pratiques au profit des apprentis. Le volet pratique se déroule soit dans des salles prévues à cet effet au CFTPS soit directement sur terrain au chantier naval. Ils sont encadrés et guidés par des formateurs qui sont des ingénieurs pour la partie théorique et le personnel ayant acquis plusieurs années d’expérience pour la partie pratique. Ils apprennent en outre plusieurs langues et sont formés en informatique.

À la fin de leur formation de deux fois 9 mois, ils obtiennent un certificat de fin d’étude. Une bonne partie des sortants du Centre a été recrutée par des grandes entreprises comme la LPSA ou la STAR. Et ils’avère que le CFTPS pourrait redimensionner ses ambitions pour répondre à d’autres besoins en formation.

Une nouvelle politique pour de nouvelles ambitions

À savoir que Madagascar a finalisé l’année dernière l’élaboration du projet de nouvelle politique maritime. Et les activités de la Secren telles que la réparation et la construction navales font partie des filières qui vont être touchées par la refonte totale du code maritime malagasy qui s’inscrit dans la nouvelle politique maritime du pays.

En février dernier, lors de la visite de la délégation de l’APMF à Antsiranana, entrant dans le cadre du processus de validation du code régissant le secteur de transport maritime, une réunion de travail a été organisée à la Secren au cours de laquelle l’Agence a fait savoir que de nombreuses innovations sont apportées pour mieux se focaliser sur les créneaux porteurs, l’incorporation de toutes les conventions internationales ratifiées par Madagascar dans les législations nationales, dont les conventions sur le travail maritime ou Maritime Labour Convention (MLC) et la Convention internationale du travail maritime.

Rappelons que Madagascar est un pays de 5 400 km de côtes, d’une vingtaine de ports maritimes répertoriés, d’environ 1 200 000km² de Zone économique exclusive (ZEE), et de plus de 2 millions de km² de Search and Rescue Region (SRR) ou Région de recherche et sauve­tage. La Grande Ile a un riche patrimoine maritime et marin, la mer lui est essentielle. Avec cette nouvelle politique, le pays compte résolument faire du secteur maritime un des secteurs socioéconomiques leaders, afin de lui permettre d ’assumer son insularité – 4e plus grande île du monde- et d’asseoir sa notoriété au niveau régional et continental.

Notons, enfin, que le Président de la République, Andry Rajoelina, sera dans la capitale du Nord à compter de ce jour. Plusieurs membres du gouvernement y seront également présents en plus de ceux qui sont déjà sur place.Et l’on peut certainement s’attendre à ce que le Chef de l’Etat profite de ce déplacement à Antsiranana pour partager sa vision concernant l’avenir du secteur maritime malagasy et, particulièrement, son projet pour remettre à flot la Secren pour en faire une référence dans la région.

Le personnel de la Secren écoutant le ministre Edgard Razafindravahy.



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